Au Groenland, un plan pour abattre 1 000 requins contre les lignes sabotées a été retiré

À Ilulissat, les requins du Groenland tranchent les lignes des pêcheurs de flétan. Une municipalité avait voté une prime par cœur rapporté, avant de reculer face aux doutes du gouvernement sur la légalité du projet.

Sofiane Mekki Par Sofiane Mekki
3 min de lecture
Au Groenland, un plan pour abattre 1 000 requins contre les lignes sabotées a été retiré
Deux bateaux de pêche amarrés à un ponton, devant des montagnes enneigées et une eau calme éclairée par le soleil.

En bref

  • La municipalité d’Avannaata avait validé l’abattage de 1 000 requins du Groenland.
  • Une prime de 300 couronnes était prévue pour chaque cœur de requin rapporté.
  • Le projet a été abandonné après des doutes du gouvernement sur sa légalité.
  • Récupération des lignes, indemnisation et dispositifs acoustiques sont à l’étude.

Les pêcheurs de flétan d’Ilulissat connaissent bien ce moment où la ligne remonte vide, ou à moitié déchiquetée. Sur la côte ouest du Groenland, la municipalité d’Avannaata a voté l’abattage de 1 000 requins pour y répondre. Le projet a été retiré, mais le conflit demeure, comme le rapporte geo.fr, qui s’appuie sur une enquête du Guardian.

À Ilulissat, des lignes de flétan coupées par les requins

Autour de la ville, près de 400 pêcheurs vivent directement du flétan. Or, là où ce poisson abonde, les requins du Groenland abondent aussi. En s’attaquant aux prises accrochées aux longues lignes, ils emmêlent ou sectionnent le matériel.

Pour les petites embarcations qui travaillent près des côtes, la facture grimpe vite. Henrik Jensen, pêcheur à Ilulissat, en donne la mesure.

« Cette année, j’ai perdu environ 6 000 hameçons au total. Parfois, nous perdons 30 000 couronnes danoises par jour »

Henrik Jensen, pêcheur à Ilulissat

Ces 30 000 couronnes représentent environ 4 000 euros envolés en une journée. Le contexte pèse aussi : la pêche compte pour environ 25 % du PIB groenlandais, et le métier se débat déjà entre quotas sous tension, dépenses en hausse et poissons de plus en plus petits.

Pont de bateau de pêche avec bouées jaunes, caisses en plastique noires, chaînes rouillées et cordages, amarré à un quai près d’une eau calme.
Équipement de pêche sur le pont d’un bateau à quai : bouées jaunes, caisses en plastique, chaînes et cordages. Photo : Mathias Reding / Pexels

Une prime au cœur rapporté, puis un retrait

La municipalité d’Avannaata, dont Ilulissat est le siège administratif, avait donné son feu vert à un plan controversé : abattre 1 000 requins, chaque cœur rapporté valant 300 couronnes à son pêcheur. Le gouvernement a soulevé la question de sa légalité, et le projet a été abandonné. L’idée de réguler la population de requins reste pourtant sur la table.

Sur le terrain, Henrik Jensen doute que la récompense aurait mobilisé grand monde : « C’est difficile de les attraper. Il faut des hameçons et des chaînes plus gros pour les lignes, donc je ne pense pas que quelqu’un veuille essayer ». C’est l’avis d’un pêcheur, pas un calcul établi.

Pourquoi ce requin supporte si mal la pêche

Le requin du Groenland compte parmi les plus grands prédateurs des océans, avec six à sept mètres de long, et il pourrait dépasser quatre siècles d’existence. Cette lenteur de vie le rend vulnérable : une population décimée met des générations à se reconstituer.

150 ansâge probable de la maturité sexuelle
58 000requins débarqués en 1948, pic de la pêche ciblée
3 500captures accidentelles estimées chaque année dans le monde

Tuer des requins localement servirait en outre à peu de chose, selon l’organisation Oceans North Kalaallit Nunaat : l’espèce peut couvrir jusqu’à 2 000 km par an, et les animaux retirés du nord-ouest groenlandais seraient vite remplacés par des congénères venus des eaux voisines. Nick Dulvy, spécialiste de la conservation marine à l’université Simon Fraser, est catégorique : « Si quelqu’un dit : ‘Je vais abattre quelques milliers de requins du Groenland’, c’est une catastrophe à mon avis ».

Protéger les pêcheurs sans abattre

D’autres pistes sont envisagées pour limiter les pertes :

  • récupérer les lignes perdues en mer ;
  • indemniser les pêcheurs pour le matériel endommagé ;
  • tester des dispositifs acoustiques censés tenir les requins à distance, dont l’efficacité reste à démontrer.

Pour Jenseeraq Poulsen, directeur d’Oceans North Kalaallit Nunaat, le débat dépasse l’animal : « Le requin est la version visible et tangible d’un problème dont les véritables causes sont structurelles ».

Photo : Raul Ling / Pexels