Réflexion de voyage

Venise, capitale du livre, a fini par brûler ses propres imprimés interdits

Libraires, chanoine et simple meunier ont tous affronté les juges de l’Inquisition, dans une cité longtemps fière de son imprimerie et de sa tolérance.

Cécile Godard Par Cécile Godard
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Venise, capitale du livre, a fini par brûler ses propres imprimés interdits
Vieux livres reliés, aux dos usés et aux titres en français, alignés sur une étagère.

Le 18 août 1570, les envoyés de l’Inquisition mettent la main sur 1 277 ouvrages prohibés entreposés par l’imprimeur Vincenzo Valgrisi dans le quartier de San Zanipolo, à Venise.

En bref

  • Venise devient dès 1469 un grand centre de l’imprimerie, avec des millions d’exemplaires en circulation au XVIe siècle.
  • Rome crée l’Inquisition en 1542, puis publie des index que Venise finit par appliquer.
  • Les peines visent surtout à humilier : pilori, écriteau, habit d’hérétique, interdiction de prêcher.
  • Les éditeurs trompent la censure avec de faux titres, et les livres prohibés se vendent plus cher.

L’homme passe pour un catholique sans reproche. Il s’en sort avec une amende de 50 ducats et l’obligation de faire l’aumône chaque vendredi. Ses confrères n’ont pas tous cette indulgence : selon l’historien Paul Grendler, vingt-huit d’entre eux comparaissent en 1570 et 1571 pour avoir enfreint la censure romaine. Le magazine GEO retrace ce basculement d’une ville qui avait fait du livre sa richesse.

Une lagune où les idées circulaient vite

En 1469, un Allemand, Johan de Spire, sort des presses vénitiennes le tout premier livre de la ville : la correspondance de Cicéron avec ses amis. Venise devient alors la capitale de l’édition imprimée. Dans les premières années du XVIe siècle, l’historien Philippe Braunstein y relève « 500 éditeurs connus, plus de 15 000 titres parus, et 15 à 20 millions d’exemplaires en circulation ».

Cette vitalité inquiète Rome. Les premiers traités de Luther, sortis des presses de Wittenberg entre août et novembre 1520, se vendent au Rialto quelques semaines seulement après leur parution.

Place pavée de San Zanipolo avec la statue équestre du Colleoni sur son haut socle, entourée de terrasses
Le campo Santi Giovanni e Paolo, dit San Zanipolo, quartier où l’Inquisition saisit les livres interdits entreposés par l’imprimeur Vincenzo Valgrisi. Source : Wikimedia Commons. Photographe : José Luiz. Licence : CC BY-SA 4.0.

Rome resserre l’étau, Venise résiste puis cède

La papauté vise les écrits de Luther, Zwingli et Calvin, mais aussi les textes profanes en langue vulgaire soupçonnés d’anticléricalisme, d’irrévérence ou d’obscénité. La République tente d’abord de protéger ses gens du livre, avant de plier.

  1. Naissance à Rome du Saint-Office, tribunal chargé de l’Inquisition.
  2. Ouverture du concile de Trente.
  3. Les autorités civiles vénitiennes font imprimer par Valgrisi un premier catalogue de titres défendus, retiré au bout d’un mois face à la colère des libraires.
  4. L’index préparé par le Saint-Siège pour Venise bute à son tour sur un refus.
  5. Publication de l’Index de Paul IV.
  6. Andrea da Ponte, frère de Niccolò da Ponte, membre du concile et futur doge, renie le catholicisme et s’exile dans la Genève calviniste.
  7. L’Index tridentin proscrit Érasme, Machiavel ou Rabelais, des domaines entiers comme la magie, la divination et la kabbale juive, et impose d’expurger le Décaméron de Boccace.
  8. Venise, fragilisée par la pression ottomane et l’essor du commerce atlantique, perd Chypre, qu’elle tenait depuis 1489, et rejoint la Sainte-Ligue victorieuse à Lépante.

Bûchers, douane et pilori

Au cours des années 1560 et 1570, brûler des livres devient une scène banale de la vie vénitienne. Les ballots importés sont fouillés à la douane, les ateliers d’imprimeurs perquisitionnés. L’historien François Lavie a compté les affaires.

193procès pour lecture ou détention de livres prohibés à Venise, de 1547 à 1720
102procès sur la seule période 1547-1585
28procès pour la seule année 1571

Les juges préfèrent humilier que tuer. Abjuration en public, pilori avec écriteau, défilé vêtu de l’habit d’hérétique frappé d’une croix : trois destins montrent l’éventail des sanctions.

  • En 1574, le libraire Bartolomeo da Sabio, coupable d’avoir écoulé au Rialto deux livres jugés lascifs, doit y rester debout une heure, une pancarte annonçant son délit à la main.
  • En 1574 encore, Leonardo de Venise, chanoine chez qui l’on a trouvé de l’Érasme et de l’Arétin, fait acte de contrition et perd pour trois ans le droit de prêcher.
  • Le meunier Menocchio, poursuivi en 1583-1584 pour des lectures « dangereuses », est assigné à résidence et condamné à porter l’habit d’hérétique. Il meurt sur le bûcher en 1600 à Pordenone, l’année où Giordano Bruno est brûlé à Rome.

Faux titres et marché noir

Les éditeurs ripostent par la ruse en maquillant la date, le lieu d’impression, jusqu’au titre. Chez Valgrisi, en 1570, 300 volumes jugés hérétiques dormaient sous la couverture inoffensive d’Épîtres de Cicéron. Bibles en langue courante et traductions italiennes de Luther s’échangent clandestinement, deux à trois fois plus cher que leur prix normal.

Au tournant du siècle, les alliances changent : Venise se tourne désormais vers les puissances maritimes du Nord. Auprès du Saint-Siège, le doge Leonardo Donà fait valoir en 1603 une position sans ambiguïté.

« l’art de l’imprimerie [était] un art laïc, soumis à la juridiction des princes »

Leonardo Donà, doge de Venise

Photo à la une. Source : Pexels. Photographe : feyza şen. Licence Pexels.