Venise, une peau d’homme sous le marbre de San Zanipolo
Une peau d’homme dans une urne de bronze, des cachots au ras des canaux, un pont mal compris : cinq étapes pour lire l’envers de la Sérénissime.
En bref
- San Zanipolo abrite 25 doges et l’urne de Marcantonio Bragadin.
- Les pozzi du palais des Doges, cachots au ras des canaux, étaient réservés aux ennemis de l’État.
- Le nom du pont des Soupirs date du XIXe siècle.
- Un tableau et une dernière halte à Cannaregio complètent l’itinéraire.
Dans l’église des funérailles d’État de Venise, contre un pilier, une urne de bronze garde la dépouille d’un homme que l’on a écorché vif. Le contraste donne le ton d’un itinéraire où le marbre le plus noble côtoie le sinistre. Selon Geo, la lagune cache plusieurs de ces lieux, que l’on traverse souvent sans y prêter attention.
San Zanipolo, un panthéon qui cache une peau
Dans le quartier de Castello, la basilique San Zanipolo accueille 25 doges dans de somptueux monuments funéraires. Elle fut le panthéon de la Sérénissime. Pourtant, c’est une autre présence qui trouble le visiteur dans la nef droite : l’urne de Marcantonio Bragadin, gouverneur de Famagouste, à Chypre.
En 1571, après onze mois de résistance aux Ottomans de Selim II, il capitula. Il fut torturé plusieurs jours, puis écorché vif. Sa peau, empaillée et revêtue de ses attributs militaires, fut promenée à Famagouste, puis embarquée pour Constantinople comme trophée. En 1580, un esclave vénitien, Gerolamo Polidori, la déroba et la rapporta à Venise. L’urne a été ouverte pour la dernière fois en 1961.
Sous le palais des Doges, les pozzi et le pont mal compris
Sous les salles dorées du palais, les pozzi étaient des cellules creusées au ras de la lagune, sous le niveau des canaux. Humidité, obscurité totale : on y reléguait les ennemis les plus redoutés de l’État. Le Conseil des Dix y envoyait les individus jugés dangereux sans autre forme de procès, et certains détenus y restaient des années sans que leur famille sache s’ils vivaient.

Casanova, lui, fut enfermé aux piombi, sous les toits de plomb. Après son évasion de 1756, il décrivit dans ses Mémoires l’univers carcéral du palais. La visite guidée actuelle ne fait que frôler les pozzi, sans s’y attarder.
Le pont des Soupirs relie le palais aux Nouvelles Prisons, au-dessus du Rio di Palazzo. Bâti vers 1600 sur les plans d’Antonio Contino, il comporte deux couloirs séparés par un mur.
Trois autres adresses, repérées en un coup d’œil
| Lieu | Quartier | Passé trouble | Aujourd’hui |
|---|---|---|---|
| Palazzo dei Camerlenghi | San Polo, au pied du Rialto | Bâti au début du XVIe siècle pour les trésoriers de la République ; ses caves enfermaient les débiteurs insolvables | Siège de la Cour régionale des comptes |
| Rio Terà dei Assassini | San Marco | Ancien canal remblayé à la fin du XVIIIe siècle, lié à la réputation des bravi, hommes de main loués par des familles patriciennes ; des décrets contre le port d’armes et pour la pose de lanternes tentèrent d’y répondre | Ruelle inchangée, traversée par des touristes |
| Casino degli Spiriti | Extrémité nord de la Misericordia | Au XVIe siècle, retraite de lettrés et d’artistes autour du Titien et de l’Arétin, que des Vénitiens prenaient pour un repaire d’âmes en peine | Bâtiment isolé en bordure de lagune |
Cannaregio, les frères de pierre du Campo dei Mori
Dernière halte, dans le quartier de Cannaregio : sur la façade d’une placette, des figures de marbre regardent passer les promeneurs. Elles représentent trois frères marchands venus de Morée, Rioba, Sandi et Afani, installés à Venise au XIIe siècle sous le nom de Mastelli. Tout près, le Palazzo Mastelli, qui appartenait à la famille, porte un bas-relief de chameau.
Sculptées à la fin du XIIIe siècle, les statues reçurent des turbans à la Renaissance, ce qui fit croire à certains qu’il s’agissait de Maures. La légende raconte que les frères s’enrichirent avec des balances truquées et des tissus douteux, jusqu’à tromper une cliente qui était en réalité sainte Marie-Madeleine. Pétrifiés, ils seraient condamnés à contempler éternellement la ville qu’ils ont escroquée.
Photo : Helena Jankovičová Kováčová / Pexels
